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OGL. Visite en terre inconnue 
Par Priss Publié dans OGL sur 1 novembre 2021 Un commentaire 15 minutes de lecture
OGL. Service protégé. Précédent Des nouvelles du fond de l'encrier. Suivant

OGL. Visite en terre inconnue.

Après avoir parcouru le message du chef, Gilbert doit se rendre à l’évidence. Il a besoin de plus d’infos. Par chance, il dispose du meilleur indic de ce coin-ci du globe : Stéphanie. Enracinée dans la région, Stéphanie a de la famille sous tous les pins, ou bien des connaissances, voire les deux. En plus, ça tombe bien, elle travaille comme aide-soignante à domicile non loin de l’EHPAD en question. Gilbert prend son courage à deux mains ainsi que son téléphone. Il appelle Stéphanie sur son fixe. Des aboiements bien reconnaissables retentissent en guise de salut, José Véga, son mari râle :

— Chut, Riton !

— Salut Riton ! Salut José. Ici Gilbert.

Les jappements ont recommencé de plus belle : le chien a identifié l’interlocuteur. Impossible me direz-vous ? Impossible n’est pas Riton le bichon. Il flaire le maraudeur, les saucisses ou le Gilbert à des kilomètres. À l’instar de son odorat, son ouïe est imbattable surtout en ce qui concerne notre inspecteur.

— Salut, mon vieux, attends un peu. TA GUEULE Riton !

Plus d’aboiements, mais Gilbert le sait. Ce silence va durer quelques minutes grand max alors sans attendre, il lâche ses bombes en rafale :

— J’ai besoin d’infos sur l’EHPAD de saint Martin. Il ya eu des disparitions de résidents. Stéphanie pourrait m’aider ?

Riton a repris son raffut, mais cette fois José va s’enfermer dans sa chambre curieux de connaître la fin du récit.

— C’est quoi cette histoire.

— C’est mon enquête, pas une histoire.

— T’es pas encore à la retraite ?

— Non et toi ? Rétorque Gilbert.

José Véga charpentier, mourra sur les toits ou le nez sur la comptabilité de sa boîte, mais n’arrêtera jamais de travailler. Gilbert le sait.

— T’es fou ? Et je laisse le petit ?

— Il a bon dos le petit de quarante balais.

José préfère changer de sujet :

— Qu’est-ce que Stéphanie doit faire ?

— Comme d’habitude, elle téléphone à sa tante, sa grand-mère, la nièce du mari du neveu de sa grand-mère ou le boucher chez qui elle achète les saucisses de Riton. Qui elle veut. J’ai besoin d’infos. Mais je pense que cette fois, elle pourra discuter avec ses collègues tout simplement.

— Ouais tout simplement, bien sûr. Un jour, tu mettras sa vie en danger avec tes conneries. C’est ma femme, Gilbert. Pas ton indic.

Des aboiements lointains ont repris. José se tait contrarié. Gilbert l’entend s’activer à ouvrir une porte. Finit la tranquillité. Vite il assène son arme secrète :

— S’il te plaît. Mon nez me gratte.

José soupire. Si son nez le gratte… :

— OK, compte sur nous, je vais aussi fouiner de mon côté, j’ai travaillé sur leur toit.

— Dis-moi, il y a un toit que tu n’as jamais réparé ?

— Dans le coin ? Le tien. En parlant de ça, ta fuite ?

— On verra plus tard.

— Évidemment en hiver lorsque je ne pourrai plus y monter.

— Mais tu ne devrais plus grimper sur n’importe quelle maison que ce soit José !

José Véga ne répond pas. Gilbert a raison, mais comment vivre sans réparer un toit de temps en temps ? Quelle vie terne l’attend à rester au sol constamment ? Pour ne plus y penser, il ouvre finalement la porte à la bête blanche et grise du sable du chemin. Celle-ci déboule dans la pièce à la recherche de câlins. Tandis que le charpentier le caresse, il coince le combiné entre son épaule e et sa tête. Il grimace, car ses cervicales lui en veulent de cette position incongrue. José coupe la conversation largement couverte par les aboiements de Riton l’affreux.

— Adichatz !

— Ouais c’est ça, salut, José.

Gilbert raccroche, se gratte les oreilles afin de faire fuir les acouphènes apparus à cause des hurlements de Riton. Il finit par le nez qui certainement va le démanger jusqu’à la conclusion de cette affaire. Il ne lui reste donc plus qu’à prendre sa voiture fatiguée pour aller enquêter sur place. Dans la salle de bain où il se rend pour se laver les mains, l’armée de savon antibactérien l’attend en rang ordonné, pas question pour Gilbert Labarthe de choper une cochonnerie si près de la retraite. Il se savonne les paluches avec diligence, puis sort de la pièce en réfléchissant au meilleur chemin pour aller à l’EHPAD de ST Martin. L’été, tous les villages organisent leurs fêtes qui occasionnent des détours ou même des bouchons. Tout en récupérant ses clefs, il prie les saints des policiers afin que celles sur sa route soient soit terminées, soit à venir dans un futur lointain. Sauf que Gilbert sait bien que la chance n’est jamais de son côté.

Le sieur Labarthe se retrouve, non pas au milieu des fêtes de village, mais bloqué au niveau de l’école où un camion a malencontreusement renversé sa benne sur la chaussée. Résultat, quelques tonnes de terre l’obligent à faire un détour conséquent. Qui a besoin d’autant de terre en plein département rural ? Gilbert en aura le cœur net, il ouvre sa fenêtre. Bien décidé à connaître le patronyme du propriétaire de l’exploitation, il interroge le conducteur qui n’est au courant de pas grand-chose. Ou bien ne veut pas dévoiler le nom du destinataire, à cause « d’il ne sait quelle confidentialité » du transporteur vis-à-vis du client. L’inspecteur n’a pas dit son dernier mot : il trouvera l’instigateur de ce pénible détour. Lorsqu’il sort de sa voiture devant la maison de retraite, il a la rage. En sus de cela, son nez le démange encore plus. 

La rage le quitte très vite… dès l’entrée de l’établissement, où quelques personnes âgées assises sur des sièges ou sur des fauteuils roulants attendent qu’il se passe quelque chose dans leurs journées. Gilbert est très rapidement beaucoup plus calme, voire refroidi. Plus loin dans un salon commun, les conversations sont couvertes par le son de la télé monté au maximum. L’inspecteur fuit le tintamarre. Partout, le balai des blouses ne s’arrête pas. De véritables courants d’air habillés de blanc ou de rose traversent les couloirs sans se préoccuper de son sort. Gilbert essaye de ne pas s’en offusquer, c’est peine perdue ! Il se décide quand même à interpeler la prochaine tornade qui passe :

— Pardon… je suis l’inspecteur

— Ah oui, allez en salle de soins. Quelqu’un se rendra disponible.

Gilbert voudrait bien sauf qu’il ne sait pas où se trouve la fameuse salle de soins. Il erre dans l’établissement longtemps. Il s’énerve dans ce labyrinthe. Et puis elle ne pouvait pas dire infirmerie comme tout le monde, cette bonne femme ! Personne ne l’aide, les blouses courent. Il est fatigué, agacé, il a chaud, il marche dans d’interminables corridors rose saumon. En plus la climatisation est soit cassée, soit éteinte, pour faire de la place aux prochains arrivages de vieux ! Gilbert Labarthe s’est laissé envahir par son démon une fois de plus.

Quelques panneaux bien cachés le guident finalement pour arriver devant une porte fermée. Sur le côté, un appareil à code le nargue. L’inspecteur a des envies de mordre et de hurler à la lune ou plutôt à la cagnasse. D’ailleurs, ces envies l’inquiètent : il n’aimerait pas se transformer en Riton le chien. Gilbert le Riton-Garou, quelle histoire. Il se retourne pour attraper un autre des courants d’air en blouse, à la place il détecte trois personnes en déambulateur qui le regardent avec espoir. Sa colère s’éteint pour se changer en peur irrationnelle : mon Dieu, elles veulent faire la conversation ! Gilbert n’a pas le temps pour le moment ni l’énergie. Il doit la garder pour son enquête. Il se tourne vers la porte qu’il tambourine, une infirmière très jeune, très fatiguée ouvre. Ni une ni deux, l’inspecteur la pousse sur le côté pour franchir le seuil.

— Vite, fermez ! Sinon ils rentreront !

Elle le toise, hausse les épaules et sort. Gilbert se retrouve dans une salle avec une paillasse. Tout autour une pagaille organisée de mémos, numéros de téléphone, procédures et dessous du petit matériel. Quelques tabourets attendent devant des ordinateurs fatigués de vivre. Dans un EHAPD, ça se comprend, pense Gilbert. Une autre porte donne sur le fond. Il y lit pharmacie. Quelques longues minutes plus tard, la soignante rentre très très en colère :

— Vous vous trouvez meilleurs qu’eux pour les traiter comme cela ? Qu’est-ce que vous croyez ? Qu’ils sont contents de se retrouver en collectivité après avoir passé des années chez eux ? Certains ont été oubliés ici par leurs familles ! Un peu de compassion, ce n’est pas du luxe.

Gilbert le sait bien, mais rien que de penser à l’effort que cela lui demanderait de socialiser avec des personnes… Concentre-toi sur l’enquête Gilbert !

— Je suis désolé, je cherche des renseignements sur les disparitions. Je suis l’inspecteur Labarthe.

Elle le regarde toujours fâchée les poings sur les hanches.

— Ce n’est pas une raison.

Le policier Labarthe soupire.

— Je dois vraiment avoir des infos. À qui dois-je m’adresser ?

— À moi, je suis l’IDE coordinatrice.

— La quoi ?

Ce monde étrange de la vieillesse, pardon de la dépendance est désarmant. L’inspecteur aimerait que Stéphanie se trouve avec lui pour le décrypter. Soudain, la porte s’ouvre sur Stéphanie. Il est sauvé…

— NON, MAIS GILBERT LABARTHE QU’EST CE QUI TE PREND DE TE COMPORTER COMME CELA !!!! ILS SONT TOUT TRISTES !

La colère de Stéphanie souffle dans l’infirmerie. Elle emporte la dignité de Gilbert pour la piétiner sans regret. L’inspecteur se dit qu’il a bien merdé. Son indic est en rogne alors qu’il a besoin de ses services. Il attend que l’orage passe, puis grommelle de très plates excuses qu’il ne pense pas. Comme Stéphanie le connaît bien, elle calme sa colère mais lui balance :

— Arrête tes hypocrisies, ici on n’a pas le temps de papoter. Allons à l’essentiel. Qu’est-ce que tu veux savoir ?

Gilbert, un peu vexé, demande à l’infirmière :

— Pouvez-vous le répéter le déroulé des disparitions ?

L’infirmière un peu étonnée de voir débouler Stéphanie comme une furie puis d’assister à cette scène étrange s’exécute vite fait, bien fait. Elle a autre chose à faire. Autant se débarrasser de ce zigoto le plus rapidement possible.

— Les deux absences ont été découvertes dans à chaque fois dans la nuit lorsque les aides-soignantes ont fait leur tour entre onze heures et minuit. 

— Deux nuits différentes ? se rappelle Gilbert.

— C’est bien cela à deux semaines d’intervalle.

— Dans le service fermé ? demande Stéphanie.

La coordinatrice soupire :

— Oui. Tout avait été fait dans les règles, personne ne manquait au coucher. Mais l’ARS…

 Rien à ajouter, tous les protagonistes de la pièce ont compris. La situation est explosive. Les équipes vont payer les pots cassés parce qu’il faudra trouver un bouc émissaire.

Stéphanie demande sans précaution avec son ton syndicaliste :

— La directrice ? Elle vous a défendu ?

L’infirmière hoche la tête.

— Elle a même mené son enquête.

L’inspecteur hausse les sourcils, il laisse aller son cerveau à cinq minutes de misogynie : Voilà à quoi cela l’a conduite de se substituer à la police. Les nanas et leurs volontés d’indépendance…malheureusement Stéphanie lit dans ses pensées depuis leur rencontre dans un bac à sable :

— Toi, tu oublies tes réflexions de mâle blanc de plus de cinquante ans. Dans TA police il y a des femmes aussi. Et tu vaux mieux que cela.

Gilbert dévie la conversation sur un autre terrain, moins glissant pour lui :

— Quel genre de résidents ont disparu ?

— La première est plutôt enjouée et aime danser ou chanter même si parfois la maladie prend le dessus. Les changements d’humeur sont fréquents. Le deuxième et c’est le problème le plus délicat ne peut pas se déplacer seul. Il est complètement apathique, et vit sur son fauteuil.

L’aide-soignante laconique lâche :

— Vous êtes dans la merde. Enfin, surtout celles de garde, donne-leur mon numéro s’il te plaît, Aïcha. Elles auront besoin de nous.

— Elles l’ont déjà. C’est mon équipe et j’ai confiance. Elles ont fait ce qu’il fallait malgré les conditions de travail que l’on nous impose.

Stéphanie acquiesce. Les blouses se serrent les coudes. Gilbert est au courant pour le deuxième résident, mais les détails qu’il vient d’avoir sur la première l’intéressent. Il se racle la gorge. Il aimerait aller examiner le fameux service de plus près.

— Je voudrais aller voir par moi-même. Je sais que mes collègues ont déjà fait le nécessaire. C’est seulement pour me faire une idée et poser quelques questions.

L’infirmière coordonnatrice-machin-chose ne répond pas. Elle commence à préparer son chariot près d’elle. Gilbert s’aperçoit qu’il a vraiment merdé avec ces vieux en déambulateur. Il tente de l’amadouer :

— Si ce n’était pas important, je ne vous importunerais pas.

Son interlocutrice hésite toujours. La cavalerie arrive.

— Je vais l’accompagner, à cette heure-ci j’imagine que tu as autre chose à faire ? Déclare Stéphanie.

L’infirmière la regarde puis soupire une nouvelle fois en se tournant vers Gilbert. Elle propose de laisser son numéro de portable puis tous deux quittent la pièce. La meilleure défense c’est l’attaque. Alors avant que son amie lui en remette une deuxième couche, Gilbert demande :

— Tu ne travailles pas ?

— Toi non plus ?

— Bin si, c’est ce que je fais. 

— Sers-toi donc de ta tête. Si tu évites les résidents, comment en apprendras-tu plus que ce que tes copains ont déjà écrit sur leurs rapports ? 

Gilbert boude un peu. Son amie a raison. Alors il pinaille :

— Ce ne sont pas mes copains.

— Ah oui, j’oubliais que nous sommes tes seuls amis, José et moi.

L’inspecteur se tait. C’est un peu vrai.

Sur le chemin, elle chuchote :

— José est inquiet. Tu lui as dit que ton nez te gratte ?

— Il me démange pas mal. Ça s’est calmé. Mais sur la route, c’était coton de conduire, je tenais le volant à une main. 

Il fait une pause et s’excuse :

— Désolé de vous faire faire du souci, je n’aime pas ça plus que vous.

Stéphanie se tait jusqu’à la porte du service. L’heure est grave si le nez de son ami le gratte autant. La dernière fois… Elle ne veut plus y penser. Elle attrape son pendentif en forme de croix et marmonne une prière. Gilbert préfère lui chuchoter un sort de rebouteuse. Il faudra réfléchir à faire des réserves de sel et d’eau bénite, se disent en même temps l’indic et le flic.

(à suivre)

©Priss

ARS : agence régionale de santé


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  1. Oyé, oyé…les Landes, encore et toujours.
    Les personnages sont hauts en couleur et trés réalistes.
    Le style alerte et l’humour sous jacent apportent beaucoup de fraîcheur à l’histoire, que dis-je,… l’intrigue.
    Mon nez me gratte serait-ce contagieux ?

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