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OGL. Service protégé.
Par Priss Publié dans OGL sur 16 novembre 2021 2 Commentaires 13 minutes de lecture
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OGL. Service protégé.

— Tiens-toi bien maintenant ! Ne me fait plus honte Gilbert Labarthe !

Stéphanie venait d’appuyer sur la sonnette du service protégé de l’EHPAD, elle lui faisait la leçon. Gilbert se taisait d’abord parce qu’il ne sert à rien de discuter avec Stéphanie quand elle était énervée, ce qui était le cas, mais aussi parce qu’il devait se concentrer sur ses questions. Comment interroger du personnel sur les dents, car mis en cause dans les disparitions ? Comment débusquer des infos chez des résidents « zinzins » comme disait sa mémé, mémé qui l’était finalement devenue. Il n’avait jamais pu aller la voir. Puis elle est morte.

— Tu m’écoutes ?

— Mmmh

Stéphanie le regarde avec l’air agacé, puis son visage se radoucit :

— Tu penses à ta mémé.

Corne de bouc ! Il faut toujours qu’elle devine. Il acquiesce d’une onomatopée lorsque la porte s’ouvre dans un bruit de clan-clac-clic de l’intérieur. Une blouse bleue l’entrebâille avec précaution. La situation est déjà assez périlleuse pour l’équipe.

— Bonjour…

Elle reconnaît Stéphanie.

— Salut ? Tu viens travailler ? demande-t-elle avec une pointe d’espoir dans la voix.

— Comment vas-tu, Sophie ? Eh non, j’accompagne l’inspecteur Labarthe ici présent pour qu’ils vous posent des questions.

La jeune femme qui a ouvert regarde Gilbert avec dureté. Celui-ci se fait tout mignon comme un chaton. Il ronronne presque :

— Nous avons besoin d’un peu plus de détails et j’aimerais voir les lieux moi-même.

Sophie s’efface de mauvaise grâce afin de les laisser entrer. Pendant que les deux soignantes discutent des emplois du temps, du manque de poste ou du turn-over, l’inspecteur les suit en silence le long du large couloir saumon. Il entend de la musique, une valse. Dans la salle commune, plusieurs personnes dansent blouses et habits civils. Le balai le fascine, la musique le ramène loin, très loin dans ses souvenirs de mémé et pépé au bal des fêtes de leur village. Il se rappelle ses grands-parents qui valsent si vite que le petit Gilbert n’a pas le temps de les suivre. Leurs pieds s’entremêlent sans jamais se gêner. Un vrai prodige pour le gamin maladroit qu’il était.

— Oh Gilbert !

La voix de Stéphanie le rappelle à l’EHPAD. L’inspecteur se secoue. Rapidement, il se tourne vers la personne que lui présente son amie :

— Charleen travaille ici depuis longtemps. Elle connaît bien les résidents.

— Enchanté, madame.

— Enchantée, Stéphanie m’a dit que vous vouliez voir les appartements.

— Oui, j’aimerais avoir des informations sur la première disparue.

— Anja. Je ne sais pas ce que je pourrai ajouter à ce j’ai déjà raconté à vos collègues.

— Comment était-elle ? Qu’aimait-elle ? Parfois, les petits détails font la différence dans nos enquêtes.

Charleen observe les danseurs puis enchaîne :

— Voilà ce qu’elle aimait par-dessus tout, danser, chanter et rire. Elle adorait se pomponner aussi, regarder de vieux films en particulier les westerns. Sa famille l’a installée à l’EHPAD puis n’est jamais revenue depuis…

— Vraiment, ou bien c’est juste pour souligner le fait qu’elle ne vient que rarement.

Charleen secoue la tête.

— Non littéralement. Malgré cela, elle avait souvent le sourire, pourtant les humeurs sont fluctuantes dans la démence. 

— Jamais de colère ou de mouvement de violence ? Hasarde Stéphanie.

— Si parfois… elle avait eu un accès de colère quelques jours avant la disparition. Justement, une famille venait rendre visite à une autre résidente. Ce jour-là, Anja a eu du mal à l’accepter ou elle s’est rendu compte de son isolement peut-être ? En tout cas, elle était en pétard et avait renversé son plateau de déjeuner. C’était pourtant son plat préféré au menu.

Gilbert note tout.

— Son plat préféré ?

— Piperade et omelette.

— C’est aussi le mien, répond-il distraitement. Je ne l’aurais jamais jeté même en colère.

— Vous savez la démence…

Stéphanie intervient :

— Quel âge avait-elle ? 

— 80 ans.

— Je pourrais voir son appartement, demande Gilbert.

— Bien sûr, suivez-moi.

Dans le studio d’Anja, le saumon a fait place au blanc cassé. Des meubles en bois rustiques peuplent les vingt mètres carrés. L’odeur de renfermé gêne l’inspecteur qui préfère respirer les pins en toutes circonstances. Une grande baie vitrée donne sur un bout de jardin en lisière de forêt. Il s’approche pour ouvrir à celle réconfortante des Landes. C’est impossible. 

— Les fenêtres sont scellées.

Machinalement, son index vient frotter ses narines. Près de lui Stéphanie se tend. Gilbert est sur la trace de quelque chose. Il regarde à nouveau les murs, pas de croix de jésus ni de prière y sont accrochés.

— Anja était athée ?

Charleen lève les bras. 

— On ne sait pas. Lorsque sa famille l’a plantée ici, ils ont apporté quelques meubles et quelques photos. Il n’y avait pas de crucifix ou de missel, ou de médaille. Rien. 

Stéphanie soupire. Le nez de Gilbert a toujours raison, elle le sait bien sauf qu’avec les vacances d’été qui arrivent, elle aurait préféré que ce nez reste muet. Le policier continue son inspection, ouvre les tiroirs, les placards, parmi les couches pour adultes appelées pudiquement « protections », les vêtements, les programmes télé, etc.

— Aucune photo de proche. Rien.

Il se tourne vers Charleen.

— Vous êtes certaine qu’elle avait de la famille ? On n’en trouve trace nulle part.

— Je crois. La directrice vous renseignerait mieux…

Gilbert hoche la tête : elle aussi avait disparu.

— D’après votre collègue…

— Aïcha.

— Oui merci, Stéphanie. D’après elle, votre responsable menait son enquête.

Les yeux de Charleen s’assombrissent. Gilbert la rassure :

— Non, ne vous méprenez pas. Apparemment, elle cherchait à comprendre pour vous dédouaner.

Charleen ouvre les yeux grands comme les soucoupes à fleurs posées sous des tasses sur la table de salon d’Anja. Tiens d’ailleurs ces tasses…

— Vous semblez étonnée ?

— C’est-à-dire que la directrice est du genre à tout nous reprocher.

Stéphanie tempère :

— Elle ne sait pas gérer le personnel avec ces conditions de travail.

Alors là Gilbert est cloué. Quoi ? La syndicaliste, elle, qui défend les salariés becs et ongles. Il bégaye en fixant son amie :

— T-Trés bien, que pensez-vous qu’il se soit passé ?

Charleen regarde avec embarras l’inspecteur :

— Je ne sais pas comment elle aurait pu sortir. Si elle pouvait, elle l’aurait fait. C’est certain. Cette femme était libre et vivait enfermée.

Elle marque une pause :

— Mais pour Gaspard… toute cette histoire est terrible et étrange.

Les larmes montent aux yeux de la soignante.

— Pardonnez-moi.

Elle se rue vers la sortie en pleurant. Stéphanie se lance à sa poursuite tandis que Gilbert détaille la pièce. Son regard tombe sur les tasses sur la table basse. Il s’approche, et éternue. 

— Nom de Diou, voilà autre chose.

Les tasses ont été utilisées, il en manque une. Elle doit être dans un sachet de preuves récolté par ses collègues. Il flaire un instant les deux autres. Quelque chose de familier lui chatouille le nez, mais quoi ? Gilbert soupire. Cette histoire ne fait que commencer. 

En sortant à son tour de l’appartement d’Anja, il part à la recherche de celui de Gaspard. Une blouse qui passe par-là l’aide à le trouver. À l’intérieur, le médical a pris le dessus sur les meubles personnels. L’odeur ambiante lui pique les narines. Sur les murs, il observe cette fois une croix de bois et une branche d’olivier.

— Mmmh

Le lit est défait. Un fauteuil en forme d’œuf trône tout près de la baie qui donne sur le même côté que celle d’Anja.

— Dans tous les cas, il aurait dû sortir là-dedans, réfléchit tout haut Gilbert.

Il s’accroupit pour vérifier les roues. Elles sont impeccables. 

— Il a marché. Il s’est levé et a marché comme Lazard.

Gilbert sursaute et se retourne vers le seuil d’où provenait la voix. Personne. Il jette un œil dehors. Dans le couloir, plusieurs résidents errent. La musique s’est arrêtée. Les blouses reprennent leur va-et-vient incessant. Personne ne semble s’occuper de Gilbert. Une dame en chignon bien tirée marmonne non loin du studio. Elle tient la barre qui court le long des murs. Elle s’en sert pour marcher. 

— Pardon madame ?

— Quoi ? crache-t’elle en se retournant. Vous avez retrouvé mon chien ?

— Euh non, je suis là pour Gaspard et Anja.

— Connais pas.

Puis elle lui tourne le dos, appelant un toutou invisible.

— Son chien est mort depuis dix ans, remarque Stéphanie qui a surgi derrière lui. 

Gilbert attend qu’elle continue son histoire, mais son indic est devenu muet. Il décide de raconter ce qui l’a entendu dans le studio.

— Quelqu’un m’a dit que Gaspard s’était levé.

Stéphanie hausse les épaules :

— …et tu l’as cru ?

— Je ne l’ai même pas vu. Le temps que je me retourne, la personne était partie. Je n’aurai jamais pensé que les résidents seraient des champions du sprint.

Stéphanie rit :

— C’est plutôt l’art de disparaître pour certains. Allons, femme ou homme la voix mystérieuse ?

— Femme selon moi. Elle a parlé de Lazard qui se relève.

— Éducation chrétienne, ça ne va pas être facile de trouver de qui il s’agit. Par ici, on est pas trop multiculturel encore. 

Gilbert hoche la tête. Pour l’instant les éléments sont inexistants ou quasi. Il y’a quand même ces tasses…

Il repart vers le studio, ramasse les tasses inutilisées pour les mettre en sachet individuel puis ressort. Stéphanie toujours dans le couloir l’attend. Tous deux quittent le service. À l’extérieur,  elle demande :

— Tu as encore besoin de moi ?

— Si tu apprends quelque chose dans les jours qui viennent…

— Je t’appelle bien sûr, complète Stéphanie. Je tendrai l’oreille aux rumeurs.

Elle fait une pause et ajoute :

— Je peux aussi faire des heures sup ici. C’est l’été, il manque toujours du personnel.

Gilbert soupire, ce serait vraiment bien, mais il a promis.

— Étienne n’aimera pas ça. Il prétend que je te mets en danger.

Stéphanie sourit. Elle laisse Gilbert préciser sa pensée :

— Il a raison, tu sais.

— Allons donc vous deux, qu’est-ce qui peut m’arriver en faisant mon travail ?

— La directrice devait croire cela aussi, assène Gilbert.

Stéphanie retient son souffle. Cela ne lui avait pas traversé l’esprit.

— Tu n’y avais pas songé, n’est-ce pas ? 

— Non. 

— Si tu dois faire des heures sup ici, fais en sorte d’avoir Étienne ou Le Petit à portée de main.

Il ajoute :

— Tu aurais dû faire l’école de police avec moi. Vraiment.

Stéphanie rit :

— Jamais je n’aurais quitté mes Landes même provisoirement. Comment toi tu as fait, est un grand mystère.

— Justement, j’ai dû trouver un alibi pour résoudre les énigmes qui dérangent mon appendice nasal. 

Stéphanie le sait bien :

— Tu as des nouvelles ?

— Non. Ne t’inquiète pas ce n’est pas eux. 

— On aurait retrouvé des os grignotés.

— Tout à fait, en plus ils ont abandonné le régime carnivore.

Stéphanie sursaute :

— Impossible !

— Et pourtant si. Apparemment, ils ont trouvé l’équivalent en céréales.

— Ça alors ! Du maïs ? 

Il hoche la tête.

— Ces maïsiculteurs nous feront n’importe quoi !

— Ton père ne l’était pas ?

— C’est bien pour ça que je sais de quoi je parle !

Elle consulte sa montre :

— Je dois y aller, José cuisine.

Gilbert salive déjà.

— Qu’est-ce qu’il a prévu ?

— Poulet coco. 

— Miam, profitez bien les inséparables. À bientôt. On reste en contact.

Gilbert et Stéphanie remontent dans leurs voitures respectives pour rejoindre l’une ses pénates, l’autre son QG.

(à suivre)

©Priss


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