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OGL. Retrouvailles.
Par Priss Publié dans OGL sur 8 décembre 2021 Un commentaire 10 minutes de lecture
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OGL. Retrouvailles.

Chapitre Cinq

Pendant que Gilbert vadrouille ou que José répare un toit en parfait état, Stéphanie a entamé sa vacation du matin, c’est-à-dire qu’elle commence tôt et termine vers quatorze heures. L’été et son lot d’absences du personnel ont facilité son infiltration, comme on dit dans les films. L’infirmière coordinatrice l’a regardée d’un air soupçonneux à son arrivée. Elle l’a même cantonnée dans le service non protégé. L’aide-soignante ne baisse pas les bras, elle sait que les rumeurs courent partout dans la maison de retraite. En creusant un peu, elle pourra certainement trouver quelques infos, tout cela sans manquer de respect aux personnes vivant ici. Elle ronchonne en pensant à l’attitude de Gilles l’autre jour. Quel toquart ! Elle pousse son chariot de linges dans le couloir, toque à la porte de sa tournée. Quelques heures et toilettes plus tard, Stéphanie se jure qu’elle ne fera plus d’heures sup dans cet endroit, même si le nez de Gilles le gratte jusqu’au sang. José le lui avait pourtant bien dit qu’il pouvait se débrouiller seul. Elle ne l’avait pas écouté. Stéphanie, en sueur, regarde sa montre, puis bougonne. Elle reprend son tour. Le chariot qu’elle pousse sans y penser à présent s’arrête devant la porte d’une dame qui la reconnaît dès son entrée.

— Ma petite, que c’est bon de vous voir ! 

Devant l’aide-soignante est appuyée sur une canne une femme coiffée avec un chignon gris bancal : Mme Garcin. Cette dernière avait été une des bénéficiaires de Stéphanie qui venait chez elle chaque jour jusqu’à ce qu’une nièce décide de la garder auprès d’elle à l’autre bout de l’hexagone. Madame Garcin avait donc quitté la maison dans laquelle elle avait vécu toute sa vie. Le tout au grand désarroi de Stéphanie qui à présent la regarde surprise :

— Mais… ne deviez-vous pas aller dans votre région d’origine ?

— C’est comme ça que tu me dis bonjour ?

— Oh pardon, oui bonjour Mme Garcin, je suis tellement étonnée de vous voir. J’en deviens impoli.

Stéphanie s’avance pour l’embrasser sur les deux joues comme avant. Mme Garcin sourit.

— J’y étais, mais je suis revenue. Tu sais ma nièce travaillait toute la journée. Personne ne me rendait visite. Je me suis donc lassée d’être seule alors que mes amies étaient ici, chez moi.

Stéphanie en aurait pleuré de rage :

— Co-comment elle vous a fait vendre votre maison, venir chez elle pour ne pas s’occuper de vous ? Elle ne vous a pas…

— Ne t’en fais pas petite, je suis vieille certes, mais pas idiote. J’ai encore ma tête. J’avais bloqué une grosse partie de la somme.

Stéphanie sourit. Elle reconnaissait bien Mme Garcin.

— Personne ne m’a averti de votre retour… ni vous non plus.

— Désolé, tous ces allers-retours à mon âge m’ont épuisé.

— On aurait pu vous aider.

— Oh, je sais ! Tu étais mon dernier recours. Par chance, le mari de ma nièce a eu pitié de moi. En cachette, il m’a aidé à trouver une place ici en faisant jouer des relations, engager des déménageurs. Ensuite, je me suis débrouillée avec train et taxi. C’est mieux comme ça, petite. Si tu m’avais aidé, ma nièce aurait pu te créer des problèmes. Elle est assez procédurière.

Stéphanie hoche la tête, elle se souvient de cette femme et lui aurait déjà à l’époque volontiers collé son poing dans sa figure de troll mal embouché.

— Comment je peux vous aider ce matin ? demande-t-elle.

— Avec tous ces bouleversements, je ne suis plus aussi gaillarde. J’aimerais bien une main pour la douche, mais surtout les cheveux. Si tu as le temps, évidemment.

— Eh bien, je vais le prendre. Vous voir partir a été très dur. On aurait dû m’avertir. 

Stéphanie s’approche de la salle d’eau du studio pour sortir le nécessaire. 

— La directrice voulait te prévenir, tu sais.

Stéphanie se retourne vers Mme Garcin qui avance canne à la main vers elle.

— Le shampoing est sous le lavabo.

— C’est toujours le même ? Le flacon bleu ?

— Tu as une meilleure mémoire que la mienne.

Stéphanie farfouille puis demande :

— La directrice ? Elle ne m’a pourtant rien dit.

— Elle n’a peut-être pas eu le temps ?

Stéphanie devine :

— Elle voulait m’en parler avant qu’elle disparaisse ?

— Oui je l’ai vu deux jours avant qu’on la déclare disparue.

— Elle allait bien ? Demande Stéphanie tout en aidant Mme Garcin à ôter sa chemise de nuit.

— Plutôt distraite, mais accueillante. Avec son accent landais, elle me faisait chaud au cœur, j’étais contente d’être de retour.

Stéphanie s’étonne :

— Mais alors vous êtes revenue vraiment récemment. 

— Eh oui, tu pourras m’excuser de ne pas avoir appelé plus tôt, tu crois ?

Stéphanie lui sourit, bien sûr qu’elle est toute pardonnée.

— Allons montrez- moi que vous savez encore vous servir d’une douche toute seule.

Quand elle a terminé, Stéphanie quitte Mme Garcin pour finir sa vacation. Lorsque son heure sonne, elle passe la relève à ses collègues qui se plaignent des faux travaux de José sur le toit. C’est vrai qu’il y met du cœur à prétendre de réparer des fuites imaginaires…, pense sa femme. Je lui demanderai d’y aller doucement sur les coups de marteau.

Ensuite, elle décide d’aller rendre une visite à Mme Garcin qui se trouve être assise devant un Scrabble en compagnie d’autres dames. La discussion oscille entre la météo, les oiseaux ou les plantes. Une dispute sur l’exactitude d’un mot trouble le jeu jusqu’à ce que l’aide-soignante regarde dans le dico. C’est alors qu’une des joueuses se met à parler d’Anja. La conversation déroule, tandis que Stéphanie tend l’oreille.

— Anja qui vivait pour danser et sortir, ce n’était pas une vie pour elle de toute façon.

— Mais quand même, de là à s’enfuir…

— Bin quoi, tu n’en as jamais envie toi ? rétorque la première joueuse. 

Mme Garcin place « un scrabble » qui fait râler ses adversaires. Stéphanie décide que c’est le bon moment pour poser quelques questions.

— Mais comment ? Elle voulait se sauver ? Elle vous l’a dit ?

— Non, mais avant d’être en secteur protégé comme vous l’appelez, elle était rentrée plusieurs fois chez elle.

— Chez elle ?

— Oui elle prenait un taxi pour revenir dans son ancienne maison. Au bout de quelques fois, les nouveaux propriétaires en ont eu marre et ils se sont plaints à la directrice.

Stéphanie s’étonne que personne n’en ait fait mention à Gilles hier. Heureusement, Mme Garcin s’intéresse à la question :

— Mais qu’a-t-elle fait ?

Stéphanie se renfrogne, les joueuses aussi :

— Elle a été placée en secteur protégé.

Mme Garcin se sentant des points communs avec cette Anja qui avait envie de revoir sa maison s’exclame :

— Mais elle voulait juste rentrer chez elle. C’est triste.

— Lorsque cela arrive plusieurs fois dans le mois ou la semaine, ça devient compliqué à gérer, paraît-il, avance une des joueuses.

Stéphanie hoche la tête, ces décisions sont prises à contrecœur et longues à mettre en place.

— La directrice avait même contacté tous les taxis pour qu’ils ne la prennent plus, sauf si les infirmières téléphonaient elles-mêmes.

La deuxième joueuse ajoute avec un air malicieux :

— Anja appelait de l’infirmerie en se faisant passer pour Aïcha.

Madame Garcin éclate de rire. L’hilarité se propage jusqu’à Stéphanie et les autres concurrentes. En même temps, une lueur s’allume dans le cerveau de l’aide-soignante, comment aurait-elle pu perdre la tête si elle pouvait imaginer cela ? Mme Garcin prétexte un coup de fatigue pour quitter la partie qu’elle menait de toute façon. 

— Ma fille, ramène -moi chez moi.

Stéphanie lui prend le bras et toutes deux se dirigent vers son studio.

— Tu ne trouves pas que c’est bizarre ?

— En effet, Mme Garcin, c’est étrange. Si elle est capable d’imaginer cela alors comment peut-elle être atteinte de démence ?

— Tout cela ne me dit rien qui vaille, frissonne, Mme Garcin.

— Je ne vous lâche plus. Je veillerai sur vous. Comptez sur moi.

— Merci, ma fille, maintenant va rejoindre ton mari. Il nous a assez cassé les oreilles comme cela.

Arrivée dans le studio, elle se penche vers elle :

— Reviens quand tu veux me voir, on fourra notre nez là où il ne faut pas. Ce sera amusant.

Stéphanie embrasse Mme Garcin en lui demandant d’être prudente, car lire les enquêtes de Miss Marple est une chose, les mener dans la vraie vie en est une autre.

— Ne t’inquiète pas, je n’ai pas envie de me retrouver enfermée. Je t’attends. On jouera au scrabble, ça délie les langues.

Elle fait un clin d’œil et se glisse dans son fauteuil devant une série américaine qui en est à sa cinquantième rediffusion au moins. Stéphanie quitte la pièce pour aller chercher son mari et mettre fin au calvaire des uns et des autres. Tiens d’ailleurs, ça fait un moment que l’on n’entend plus rien, il ne serait pas parti sans elle ? Elle accélère le pas et sort de la maison de retraite. Dehors, elle distingue la voix paniquée de José qui appelle son chien. Elle court le rejoindre guidée par ses cris qui la conduisent à contourner la bâtisse. Le camion de blanchisserie lui bloque le chemin. En jurant, elle l’évite. Du coin de l’œil droit, elle aperçoit un dégingandé qui pousse en ahanant un chariot de linge plié. Les braillements de José s’intensifient. Stéphanie accélère. 

©Priss

Photo by CoWomen from Pexels

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