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Bouillon
Par Priss Publié dans Histoires Courtes sur 16 avril 2020 Un commentaire 11 minutes de lecture
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Bouillon

Coincé entre deux fourches de citoyens en colère, le marquis de la Salmonière vocifère avec ferveur contre les gens de sa condition. Son valet de pied fidèle jusque dans la mort a pris sa place dans sa grande maison. Très tôt ce malin-marquis avait compris que les jours des aristos étaient comptés. A force de soudoiement et de câlineries, il avait convaincu son domestique Jean de devenir Monsieur le Marquis. Monsieur le Marquis était ainsi devenu Jean.

— Maintenant il doit bien le regretter, ricane le faux valet devant son ancienne demeure.

La foule pousse la grille du manoir pour y rentrer et ôter la tête au marquis de pacotille. Celui-ci se fait traîner. Il hurle qu’il est Jean, qu’il n’est pas le marquis, que celui-ci a fui depuis longtemps.

— Ce que j’aurais dû évidement faire, grommèle le faux Jean en se cachant dans la foule.

Il recule doucement dans la mêlée enragée. De loin il entend son ancien valet le maudire jusqu’à la fin des temps. Le marquis s’enfuit sans demander son reste.

Sa fuite a été pensée à l’avance bien sûr. Il avait déjà envoyé ses affaires les plus précieuses en dehors du royaume de France. Quelques personnes bien intentionnées profitaient de la peur des aristocrates français pour leur vendre des forfaits fuite clefs en main.        A présent, il voyage seul en évitant de se faire remarquer. Il a troqué ses habits de Jean contre des habits de bourgeois-marchands avare et pressé pour circuler sous couvert de faire des affaires. Dans la poche intérieure de la veste, il a trouvé une carte qui le mène en toute sécurité à l’abri des guillotines. Un cheval l’attendait à un endroit convenu. Il est prévu de pouvoir en changer régulièrement sur le trajet. Tout cela est bien entendu compris dans le forfait.

En arrivant à destination, il est frappé, littéralement, par une bande de garnements qui le font tomber de cheval pour le voler. Mais le marquis est un marquis. Eduqué au combat, il les embroche un à un avec sa rapière, pauvres enfants des rues de Bouillon!

— Hein ??? Bouillon ???? Mais qu’est ce qu’est donc ce nom ? s’exclame le marquis qui n’en plus un.

— C’est le nom de notre ville monsieur, c’est l’Bouillon, répond un paysan qui passait par là.

Me voilà bien, pense le faux Jean, faux bourgeois mais véritable assassin par procuration ou voie directe.

Finalement, il arrive à l’adresse indiquée. Une maison bourgeoise confortable se dresse devant lui. A l’intérieur, ses affaires empaquetées sont arrivées. Dans un réflexe, il appelle Jean pour les défaire. Ah oui, c’est vrai…

Il s’attelle donc à la tâche. Il retrouve quelques lettres de créance cachées dans ses livres de géographie. Bien, il va pouvoir continuer d’utiliser sa couverture et décide de faire du négoce de vin peut-être ou bien encore des épices. La route des Indes est ouverte, celle de l’Asie aussi. Des épices à Bouillon, quelles nouvelles saveurs en perspectives.

Le faux Jean qui se fait maintenant appeler Henri Ballon, affrète un premier navire vers les Indes, une petite goélette rapide. Il décide de prendre part au voyage au grand dam du capitaine et de l’équipage. Plusieurs fois, les manières de cet armateur-amateur les poussent presque à la mutinerie, capitaine y compris. Mais Henri Ballon comprend bien qu’il risque la planche. Après avoir échappé à la guillotine, ce serait dommage. Alors il s’attache à vivre comme un marin.

Malgré les grains, les pirates, les corsaires et le rhum, il gagne beaucoup d’argent avec le chargement de sa goélette, à leur grande joie le capitaine et l’équipage aussi. L’armateur décide, un an plus tard, de tenter une nouvelle fois sa chance. Cette fois, il reste à terre, empêché par la goutte et les gouttes de rhum.

Il décide de suivre son navire sur ses livres de géographie dans sa bibliothèque. Le jour du départ, il rentre à neuf heures pour en sortir à vingt et une heure en réclamant le déjeuner à la cuisinière.

-Mais monsieur, cela fait bien longtemps qu’il est froid, râle la dame, et le diner aussi

Mais l’armateur ne comprend pas :

— Il fallait venir me chercher, enfin !

— C’est ce que j’a fait, monsieur, j’a frappé beaucoup, crié même, mais vous n’êtes point sorti. Même qu’on s’est inquiété, j’a appelé mon p’tiot pour qu’il ouvre la porte. Elle est sacrément dure.

Malgré tous ses livres de géographie, M Ballon est déboussolé, lui n’a eu aucun problème pour ouvrir cette porte.

Le lendemain après un petit déjeuner copieux, il retourne dans sa pièce avec ses livres et son fauteuil préféré. Il y entre à dix heures tapantes. A l’intérieur, il se délecte d’un atlas qui l’emporte sur des îles lointaines où il fait chaud, là où se trouve sa goélette. A terre, il entend les cris des animaux exotiques. En mer, il voit les dauphins saluer son bateau. Enfin à la dernière page, il se souvient qu’il a faim.

— Ça doit être l’heure du déjeuner cette fois. J’en suis sûr.

Il sort de la bibliothèque. Il fait nuit dehors. La cuisinière dort dans sa chambre près de la cuisine. Les autres domestiques sont couchés sous les toits. Il se dirige vers la salle à manger, son diner froid ne l’attend plus.

— Fichtre quelle est cette sorcellerie, je n’ai pas passé autant d’heures sur un seul atlas ??

Minuit sonne, il mâche en silence une feuille de salade un peu flétrie.

Le lendemain il part chez l’horloger de Bouillon. Une fois dans son atelier, il lui achète une belle horloge.

— Avec ça je resterai maître de mon temps, se réjouit l’ancien marquis.

L’artisan-horloger hausse les épaules à cette assertion pompeuse mais ridicule. Sur ces entrefaites, monsieur Ballon s’en retourne chez lui guilleret. Sûr de lui, il rentre dans sa bibliothèque emportant avec lui la mesure de son temps.

Confortablement assis dans son fauteuil, il lit jetant un œil ou deux à l’horloge posée sur le guéridon à côté de lui. Lorsque une heure est passée/au bout d’une heure, il sort de son antre satisfait. Las ! Le maître du temps ne maîtrise rien du tout. De nouveau, la nuit est déjà tombée et son dîner froid. Il voit même poindre l’aube du jour suivant.

Après un court sommeil, il décide d’aller se plaindre de son horloge à l’artisan du temps. Perplexe, celui-ci lui dit :

— C’est que monsieur, elle n’indique pas la bonne heure !

— Monsieur Ballon, l’angélus de la mi-journée va sonner, vous verrez bien que votre horloge indique la bonne heure, lui répond son interlocuteur vexé.

A midi, les cloches sonnent, les aiguilles de l’horloge sont parfaitement alignées sur le cadran. Monsieur Ballon rentre chez lui confus.

Les jours suivants, il tente plusieurs expériences avec son horloge, restant dans sa bibliothèque la moitié d’une heure, un quart d’heure ou une dizaine de minutes. Rien n’y fait. Il s’habitue donc à sauter le déjeuner, à manger le dîner froid et même à rentrer le lundi pour sortir de son antre le jeudi. Sa cuisinière aussi, elle dit même son p’tiot :

— Tu l’comprends, j’a moins de travail à faire.

Au fur et à mesure des années, son entreprise prospère, lui aussi. La flotte de goélettes de l’armateur Ballon sillonne le monde. La bibliothèque s’étoffe de précieux livres de géographie, d’atlas enluminés ou de cartes. Il y passe le plus clair de son temps à imaginer ses navires sur leurs routes. Il entend le vent dans les voiles, les ordres hurlés des officiers, les craquements nocturnes du bois. Un jour, l’ancien marquis s’endort, au milieu de ses livres.

Lorsqu’il se réveille, il a mal partout. Le fauteuil est certes confortable mais il reste un fauteuil. Pour dormir, rien ne vaut un bon lit comme le sien dans sa chambre. D’ailleurs, il va y aller. Il se déplie pour se lever et marche jusqu’à la porte. Il l’ouvre. Il fait nuit bien sûr mais ça il en a l’habitude.

C’est bizarre. Sa maison ne ressemble plus vraiment à sa maison. De drôles de meubles fabriqués dans une étrange matière froide ornent le couloir en place et lieu des siens. Des petites lumières sans flamme sont accrochées aux murs. Des vrombissements inhabituels résonnent au loin. L’odeur même n’est pas la même. Ce n’est pas possible, il n’est pas chez lui ! Il est peut-être dans un autre monde ? Pourtant cet autre monde lui semble tellement familier.

Il s’éloigne un peu du seuil. Ses pas sont de plus en plus difficiles. Sa peau se flétrit à toute allure, ses cheveux poussent et blanchissent. Sa vue baisse jusqu’à ce qu’il ne voie plus rien du tout. Il se ratatine de plus en plus comme un petit vieux, comme si les années le rattrapaient en quelques secondes. Combien de temps était-il donc resté enfermé cette fois ? Avec sa voix trop faible, il appelle ses gens, il appelle son Jean mort par sa faute. Il revoit les gamins embrochés. Il se désagrège et disparaît.

Le lendemain à Bouillon, Belgique, une famille perplexe se demande comment la porte, qui a résisté à tous les assauts du temps ou des serruriers les mieux outillés, a pu s’ouvrir comme ça dans la nuit.

— C’est une porte magique ! déclare Henri le petit dernier

Son grand frère hausse les épaules : les gamins et leurs livres ! Les parents se regardent.

— Mieux vaut bloquer la porte pour ne pas qu’elle se referme, dit la mère Ballon, on ne sait jamais.

Le père hoche la tête en allant chercher la statue en marbre de la tête d’un aïeul, le premier Ballon de Belgique. Un ancien marquis français, il paraît. Enfin c’est la rumeur qui court dans la famille. Il souffle un peu en calant la porte avec l’ancêtre.

— Elle est lourde, ça devrait suffire.

A l’intérieur, le couple découvre ravi des trésors de littérature ancienne. Leur fortune est faite ! Le père Ballon attrape son portable pour appeler son avocat.

Pendant ce temps, non loin du seuil de la porte magique, un chat nommé Jean s’amuse dans un tas de poussières.

©Abigail McDowell

Première publication le 30 novembre 2017

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